L'ECOLE DE BAMBOU
Texte de Matthieu Ricard |
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Une grande cour pavée, poussiéreuse, entourée d’une multitude de huttes de bambou, à deux pas du gigantesque et révéré stoupa bouddhiste de Bodnath, au cœur d’un quartier misérable habité par les familles d’ouvriers travaillant dans les usines de tapis. Tel est le décor d’une institution unique en son genre au Népal : l’école de bambou. C’est à Jorpathi, faubourg situé à la périphérie de Kathmandou, qu’a vu le jour en 2001 ce projet étonnant conçu par Uttam Sanjel.
Tout autour de moi résonnent les cris des enfants et les appels de leurs professeurs qui demandent aux écoliers de tous âges, assemblés dans la cour, de se ranger sagement avant d’entrer dans les classes exigües, sommairement meublées, qui peuvent admettre une trentaine d’élèves chacune. Dès le premier coup d’œil, deux différences notables avec les autres écoles privées m’apparaissent : il y a une majorité de filles et les enfants n’ont pas d’uniformes, ce qui est la règle générale au Népal pour les écoles privées.
Un vrombissement annonce l’arrivée du fondateur et directeur de cette école. Après avoir mis sa moto sur béquille, il s’avance vers moi en souriant. Petit comme la plupart des Népalais mais râblé, le crâne rasé, Uttam a une barbe de trois jours et des cernes profondes, conséquences de ses allées et venues constantes entre les sites de ses différents projets et du manque de sommeil. Cet homme de 35 ans, au visage mobile et très expressif, semble constamment en mouvement, même au repos. On comprend, après l’avoir écouté, la raison de l’agitation et de la tension constante qui semblent l’animer. Car Uttam doit non seulement gérer cette école de Bodnath qui compte 4000 élèves (qui se succèdent en deux rotations, de 6 h du matin à 5 h du soir) et 100 professeurs, mais il a également créé quatre autres écoles dont deux dans la vallée et deux autres
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à une cinquantaine de kilomètres d’ici. Cinq écoles, trois cents professeurs et quinze mille élèves dont l’âge varie de 3 ans à 18 ans ! Cinq écoles et quinze mille écoliers et pas un seul bureau digne de ce nom, pas l’ombre d’un ordinateur, d’une machine à écrire ni même d’une calculette ! Une institution sans superflus !
Je lui fais part de mon étonnement de voir autant de filles dans cette école et de l’absence d’uniformes.
« Les filles ont toujours été négligées dans notre société, surtout dans les familles les plus pauvres, généralement illettrées. Elles estiment qu’éduquer une fille est une perte d’argent et de temps. Mais elles représentent l’avenir de notre pays et c’est pour çà que je me suis tellement battu pour convaincre les mères d’envoyer leurs filles à l’école. Dans cette école, je ne demande que cent roupies (un euro) par mois aux parents d’élèves. » Il part d’un grand éclat de rire : « Cent roupies couvrent tout juste les frais de nettoyage des toilettes ! » Dans cette école de Jorpathi, mille enfants ont été admis gratuitement car les parents misérables ne pouvaient même pas payer cette somme. « Vous me parlez d’uniformes ? L’uniforme le plus simple coûte quatre cents roupies. (4 euros). Je n’ai pas les moyens de leur en donner, mais j’ai bon espoir de le faire dans un proche avenir. » |
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Il me fait visiter l’une des classes. La pièce est petite, mais méticuleusement propre et fraîche malgré la chaleur à l’extérieur. Une trentaine d’élèves, filles et garçons, s’entassent sur des bancs ; ils sont en train de passer leurs examens de fin d’année.
Uttam me présente l’une de ses élèves, l’une des plus brillantes de l’école. Bhawana Tamang, une jeune fille de quinze ans dont les lunettes accentuent l’air studieux, est dans l’école depuis sa fondation. Elle est d’ethnie Tamang, du district de Sindhupalchowk, comme l’immense majorité des enfants ici. Les Tamang, qui sont près de deux millions, vivent dans la région montagneuse située au nord de Kathmandou ; ce sont les véritables prolétaires du Népal, chargés des tâches les plus dures et les plus mal payées. Ils travaillent pour des salaires de misère dans les usines de tapis de Bodnath et de Jorpathi et s’entassent dans d’infects bidonvilles autour de Bodnath. L’une des raisons de la croisade menée par Uttam pour admettre les filles à l’école est de leur éviter d’être envoyées dans les « dance bars » de la ville ou dans les bordels de Bombay ou de Delhi en Inde. Car nombre de ces familles rurales de Sindhupalchowk, surchargées d’enfants, vendent en fait leurs filles à des intermédiaires.
« Bhawana est très forte en math. Regardez ses résultats. 96 points sur 100 ! » Il me montre son cahier couvert de croquis géométriques et de formules algébriques. Uttam m’apprend par la suite que Bhawana a une autre sœur et un frère, tous issus de pères différents. A chaque grossesse, les trois hommes s’empressèrent d’abandonner la mère, ouvrière souffrant de la tuberculose.
La jeune fille assise à côté de Bhawana, Sukumaya Tamang est un peu plus jeune (14 ans) mais partage les mêmes problèmes que sa voisine. Son père a disparu et sa mère, très pauvre, a trois enfants dont deux autres filles de 16 et 17 ans qui étudient également à la Bamboo School. En dehors de ses heures de classe, cette adolescente timide aide sa mère à faire des ménages ou s’occupe du taudis où elles vivent.
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Quand je demande à Uttam s’il est lui-même marié, il me répond en souriant : « Si je me mariais, j’aurais deux enfants comme la plupart des Népalais. J’en ai quinze mille. Que désirer de plus ? »
Son célibat (très mal perçu en contexte népalais) est peut-être l’une des raisons pour lesquelles ses parents, qui ne comprennent pas son altruisme, l’ont renié. Il m’explique son parcours peu commun. Son père, petit employé, aurait voulu qu’il étudie pour devenir médecin ou ingénieur. Il fit au contraire des études de sciences politiques. A l’âge de 25 ans, il quitta le domicile familial pour Bombay (Mumbai), afin de réaliser un vieux rêve : devenir acteur ou réalisateur dans la Mecque du cinéma indien. Après avoir côtoyé ses héros et héroïnes frelatés, il déchanta très vite, au contact de cette mégalopole cruelle.
« Après toutes ces années passées à Bombay, j’ai compris que les vrais héros de notre monde étaient les hommes et les femmes comme Gandhi ou Mère Térésa qui se donnaient sans compter pour aider les autres. »
De retour au Népal, Uttam, alors âgé de 28 ans, décide de se consacrer à l’action humanitaire. Il créé un petit club, le Youba Club, à Naya Basti, l’un des pires taudis de Jorpathi. C’est là qu’il prend conscience de l’immense détresse des enfants misérables livrés à eux-mêmes ; c’est là aussi qu’il prend la mesure de leur énorme désir d’éducation, rêve inaccessible en raison du coût des études. Il décide alors de créer sa propre école.
« Je n’avais pas un sou. J’ai demandé de l’argent à tous mes amis, j’ai fait la manche auprès des commerçants du quartier qui me connaissaient tous et qui me faisaient confiance. Mais la somme réunie n’était pas suffisante pour construire une école « pakka » [en dur]. J’ai eu alors l’idée d’une construction en bambou et en tôle ondulée qui coûterait trois fois moins cher. Je suis allé dans les villages entre Bodnath et Sankhu et j’ai demandé |
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deux bambous pour mon école à chaque famille. Après bien des difficultés, l’école a ouvert ses portes en 2001. « Au début, j’ai dû faire du porte à porte pour convaincre les mères d’envoyer leurs enfants. Le plus dur, c’était de scolariser les filles. Les mères ne voulaient pas les éduquer, estimant que c’était du temps perdu, qu’elles avaient besoin d’elles à l’usine et pour surveiller les plus petits. Mais j’ai réussi. En 2001, nous avions 850 élèves. Aujourd’hui 4000. Les mères viennent elles-mêmes pour faire admettre leurs enfants et se déplacent souvent pour discuter de leurs scolarité. Elles estiment que les cent roupies qu’elles paient pour chaque enfant leur donnent un droit de regard sur leur éducation. Pourquoi pas ? dit-il en riant. C’est la preuve de leur intérêt. » |
L’école de bambou d’Uttam a fait l’objet de nombreux articles dans la presse locale et il est devenu une célébrité dans son quartier et même dans toute la vallée. Cela lui a-t-il permis d’obtenir des subsides du gouvernement, de l’Unicef, une aide quelconque de diverses organisations ?
« Non, » dit-il. «Même si on me le proposait, je n’en voudrais pas, car 80% de l’aide publique accordée, va dans les poches des fonctionnaires corrompus. Je dépends entièrement, pour le financement de ces écoles, de donations individuelles, de Népalais, mais surtout d’étrangers. J’accueille de nombreux volontaires étrangers qui viennent dans cette école pour faire des animations dans les classes. »
Comment envisage-t-il l’avenir et que se passerait-il s’il venait à disparaître ?
« J’ai l’intention de créer une école de bambou dans chacun des 75 districts du Népal. Mon idée est de confier chacune de ces écoles à un couple, des anciens étudiants venus du même milieu social et formés dans cette école. Des jeunes en qui j’aurais toute confiance et à qui je pourrais passer le flambeau si je disparaissais. Nos écoles sont destinées à tous les déshérités, des gamins avec un énorme potentiel, mais qui n’ont pour le moment aucune chance d’avoir accès à une éducation de qualité ailleurs qu’ici. J’espère simplement que d’autres Népalais m’imiteront car il y a encore des millions d’enfants, et de filles particulièrement, condamnés à demeurer illettrés toute leur vie. »
Matthieu Ricard. |
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PROJET ET APPEL DE SOUTIEN
En 2008, nous souhaitons aider Uttam à construire une nouvelle école de Bambou à Banépa, à 30 kms de Kathmandou. Il a déjà obtenu un terrain, loué à prix modique avec un contrat de 12 ans, renouvelable. Le coût de la construction n’est que de 20,000 euros et la construction peut être accomplie en 3 mois.
Les contributions à ce beau projet peuvent être adressée à l’association KARUNA, fondée par Matthieu Ricard.
Voir www.karuna-fr.org
Par virement :
KARUNA
Crédit Agricole Neuilly Michelis
Code banque est C.R.C.A NEUILLY MICHELIS
RIB 18206 00251 45682334001 93 CRCA NEUILLY MICHELIS
IBAN FR 76 1820 6002 5145 6823 3400 193 AGRIFRPP882
Ou par chèque :
Association KARUNA – 27 bd du château, 92200 Neuilly sur Seine
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